Titre : Le choc énergétique européen de 2022–2024 : une désindustrialisation accélérée et ses conséquences structurelles
Introduction
En réaction à cette nouvelle écoeurante, j’ai réagi par un article pour ceux qui n’ont pas conscience des dégats deja faits par cette organisation :
Commission européenne en France
C’est décidé.
L’Europe ferme définitivement les vannes des combustibles fossiles russes.
Cette semaine le Parlement européen et le Conseil de l’UE ont trouvé un accord sur notre proposition visant à les supprimer complètement.
L’indépendance énergétique commence maintenant.
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Entre 2022 et 2024, l’Europe a traversé l’un des chocs énergétiques les plus brutaux depuis les années 1970.
La rupture progressive avec les combustibles fossiles russes, combinée à une flambée mondiale des prix du gaz et de l’électricité, a déclenché un phénomène de désindustrialisation accélérée.
Ce processus, déjà latent depuis deux décennies, s’est condensé en quelques trimestres, affectant profondément les chaînes de production, les prix à la consommation et la compétitivité globale du continent.
L’analyse suivante propose un retour structuré sur les mécanismes économiques qui ont conduit à cette situation, ainsi que sur ses effets durables.
Le rôle central du gaz russe dans l’équilibre énergétique européen
Avant 2022, une part significative de l’énergie consommée en Europe provenait de Russie, en particulier le gaz acheminé par pipeline.
Cet approvisionnement se caractérisait par :
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des volumes abondants,
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des contrats long terme,
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un prix avantageux par rapport au GNL importé par méthanier,
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une continuité d’approvisionnement sur plusieurs décennies.
L’arrêt progressif de ces flux, initié par les tensions géopolitiques puis formalisé dans les politiques européennes, a bouleversé la structure de coûts de l’économie industrielle, en particulier en Allemagne, en Autriche et dans le nord de l’Italie.
La substitution par le GNL : une solution coûteuse et structurellement inflationniste
Le gaz russe a été remplacé en grande partie par du GNL (gaz naturel liquéfié), principalement originaire des États-Unis et du Qatar.
Contrairement au gaz par pipeline, le GNL nécessite :
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une liquéfaction sur site,
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un transport maritime à forte intensité énergétique,
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une regazéification en Europe,
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des infrastructures spécialisées à forte intensité capitalistique.
Cette chaîne logistique induit un coût complet nettement supérieur à celui du gaz russe pré-crise.
En conséquence, les prix de gros du gaz et de l’électricité se sont installés durablement à des niveaux plus élevés et, surtout, plus volatils.
Cette nouvelle structure tarifaire a eu un impact direct sur les industries dites énergivores.
Une désindustrialisation accélérée : le choc sur l’industrie lourde
Les secteurs les plus touchés ont été ceux dont les coûts de production dépendent fortement du prix du gaz ou de l’électricité :
Aluminium et métallurgie
La production d’aluminium primaire en Europe a subi une contraction historique.
Plusieurs fonderies ont fermé définitivement ou réduit leur activité de 50 à 80 %.
L’aluminium européen est devenu l’un des plus coûteux au monde, entraînant une relocalisation de la production vers des zones à énergie bon marché.
Acier et métallurgie ferreuse
Les aciéries électriques, fortement dépendantes de l’électricité, ont vu leurs coûts de production exploser.
Certaines installations ont été mises à l’arrêt temporaire, d’autres de manière permanente.
Chimie et pétrochimie
La chimie lourde, pilier industriel allemand, a subi un choc majeur.
Des groupes européens ont annoncé des réductions de capacité durable et le redéploiement de leurs investissements vers les États-Unis ou l’Asie.
Matériaux de construction : briques, tuiles, verre, céramique
Les hausses de coûts énergétiques ont entraîné des augmentations de prix inédites pour les matériaux de construction, avec des hausses dépassant 50 % en quelques trimestres selon les segments.
Certaines installations ont cessé leur production, incapables d’absorber le choc.
Agroalimentaire et boulangerie industrielle
Même segments moins visibles ont été touchés : une hausse des coûts énergétiques de 200 à 500 % a fragilisé de nombreux acteurs, entraînant des fermetures ou des restructurations.
L’automobile allemande : un secteur systémique fragilisé
Le secteur automobile représente environ 14 % du PIB allemand si l’on inclut l’ensemble de la chaîne de valeur : métallurgie, plasturgie, électronique, logistique, machines-outils.
Le choc énergétique a affecté plusieurs maillons essentiels :
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les fournisseurs d’aluminium et d’acier,
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les fabricants de composants énergivores,
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les usines de matériaux.
Les constructeurs, confrontés à une hausse rapide des coûts et à la pression de la transition électrique, ont intensifié la relocalisation de certaines productions, notamment vers l’Amérique du Nord, où l’énergie est moins coûteuse et où des incitations fiscales substantielles ont été mises en place.
Un impact visible mais sous-estimé dans les statistiques macroéconomiques
Les indicateurs macroéconomiques classiques (PIB, production manufacturière agrégée, emploi total) masquent en partie la profondeur du choc.
En effet :
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les fermetures de sites industriels ne se traduisent pas immédiatement par des pertes d’emplois massives,
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les entreprises peuvent continuer d’opérer en important des produits fabriqués à l’étranger,
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les services, moins intensifs en énergie, amortissent statistiquement la contraction industrielle.
Le résultat est une érosion silencieuse de la capacité productive, difficile à mesurer en temps réel mais lourde de conséquences pour la compétitivité future du continent.
Une période de transition énergétique sous tensions
L’accélération du déploiement des énergies renouvelables, nécessaire à long terme, implique néanmoins :
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une forte consommation de métaux et de ciment,
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une demande accrue d’énergie pour la construction des infrastructures,
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des tensions logistiques dans les chaînes de valeur globales.
Cette phase de transition est donc, paradoxalement, consommatrice d’énergies fossiles et inflationniste à court et moyen terme.
Conséquences structurelles à long terme
À horizon décennal, plusieurs effets durables peuvent être identifiés :
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une perte de compétitivité relative de l’Europe dans les secteurs énergivores,
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une dépendance accrue au GNL américain et au gaz norvégien,
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une fragmentation géographique des chaînes industrielles,
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un renforcement de la distinction entre industries à forte intensité énergétique (en retrait) et industries à haute valeur ajoutée (réestructurées ou relocalisées).
La réindustrialisation européenne dépendra de la capacité à fournir une énergie abondante, stable et compétitive — condition indispensable pour éviter un déclassement industriel durable.
Conclusion
Le choc énergétique de 2022–2024 constitue un tournant majeur pour l’économie européenne.
La combinaison de prix élevés, de ruptures d’approvisionnement et de décisions géopolitiques a entraîné une désindustrialisation rapide, touchant particulièrement les secteurs énergivores et les chaînes industrielles stratégiques.
Si certaines évolutions sont irréversibles, la trajectoire future dépendra de la capacité du continent à sécuriser une énergie bas carbone réellement compétitive et à adapter son modèle productif à la nouvelle réalité mondiale.