J’ai longuement écrit sur la crise obligataire japonaise en cours et sa contamination asiatique ainsi que ses effets sur la finance occidentale – voir >> ici

 

France : ce que la crise japonaise nous apprend sur notre propre vulnérabilité

Le Japon traverse une crise de confiance sur son marché obligataire, avec des rendements au plus haut depuis trois décennies et un yen en chute libre. Ce scénario pourrait-il se produire en France ? La réponse est oui — et les conséquences seraient probablement plus graves.

Le Japon comme laboratoire d’une crise de la dette

En janvier 2026, le marché des JGB — les obligations d’État japonaises — connaît ce que les professionnels appellent une « rébellion ». Les rendements à 40 ans ont franchi 4.24%, un niveau jamais atteint. Le 10 ans a touché 2.38%, son plus haut depuis 27 ans. Le yen, malgré les hausses de taux de la Banque du Japon, continue de s’effondrer, frôlant le seuil critique des 160 pour un dollar.

Cette crise offre un cas d’école en temps réel : que se passe-t-il quand les marchés perdent confiance dans la capacité d’un État surendetté à maîtriser sa trajectoire budgétaire ? Pour un observateur français, la question n’est pas purement académique. Avec une dette publique dépassant 110% du PIB et un déficit qui refuse de se résorber, la France présente des vulnérabilités structurelles que la crise japonaise éclaire d’un jour nouveau.

Les atouts du Japon que la France n’a pas

Avant d’établir des parallèles, il convient de mesurer ce qui distingue fondamentalement les deux situations. Le Japon dispose en effet de plusieurs boucliers dont la France est dépourvue.

Une dette détenue domestiquement

Plus de 90% des obligations japonaises sont détenues par des investisseurs domestiques : la Banque du Japon elle-même, les grandes banques commerciales, les compagnies d’assurance-vie, les fonds de pension. Ces détenteurs sont structurellement captifs — ils n’ont pas vocation à vendre massivement leurs positions, même en cas de turbulences.

La France présente un profil radicalement différent. Environ 50% de la dette française est détenue par des investisseurs étrangers — fonds souverains, gestionnaires d’actifs internationaux, banques centrales étrangères. Ces détenteurs n’ont aucune loyauté particulière envers la signature française. Si le rapport rendement/risque se dégrade, ils réallouent leurs capitaux vers d’autres émetteurs sans état d’âme.

Une monnaie souveraine

Le Japon dispose du yen, sa propre monnaie. En dernier ressort, la Banque du Japon peut monétiser la dette — c’est-à-dire acheter les obligations d’État avec de la monnaie nouvellement créée. Cette option, certes inflationniste, constitue un filet de sécurité ultime contre le défaut. Le Japon ne peut pas faire faillite dans sa propre monnaie.

La France, membre de la zone euro, a abandonné ce levier. La Banque centrale européenne ne peut pas monétiser la dette d’un seul État membre sans l’accord de tous. La France est donc dans la position d’un emprunteur en devise étrangère — elle doit convaincre les marchés de lui prêter des euros qu’elle ne peut pas créer elle-même.

Une position extérieure créditrice

Le Japon est le premier créancier net du monde. Ses avoirs extérieurs — actions, obligations, investissements directs à l’étranger — dépassent largement ses engagements vis-à-vis de l’étranger. Cette position génère des revenus d’investissement qui alimentent un excédent courant structurel. Le Japon n’a pas besoin de capitaux étrangers pour financer son économie au quotidien.

La France, à l’inverse, affiche une position extérieure nette négative et un déficit courant chronique. Elle importe plus qu’elle n’exporte, consomme plus qu’elle ne produit, et doit donc attirer en permanence des capitaux étrangers pour boucler ses fins de mois. Cette dépendance la rend structurellement vulnérable à un retournement de sentiment.

Anatomie d’une crise de confiance à la française

Si les investisseurs venaient à perdre confiance dans la dette française, la séquence de contagion suivrait probablement un schéma prévisible, chaque phase alimentant la suivante dans une spirale auto-renforçante.

Phase 1 : L’écartement du spread

Le premier symptôme serait une envolée du spread OAT-Bund — l’écart de rendement entre les obligations françaises à 10 ans et leur équivalent allemand. Ce spread, qui évolue actuellement autour de 80 points de base, mesure la prime de risque exigée par les investisseurs pour détenir de la dette française plutôt qu’allemande.

En cas de crise politique ou de dérapage budgétaire, ce spread pourrait s’envoler vers 150, 200, voire 300 points de base. On en a eu un avant-goût lors de la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, quand le spread a bondi de 50 à 85 points de base en quelques jours. Une crise plus profonde produirait des mouvements d’une tout autre ampleur.

Chaque hausse de 100 points de base représente environ 2.5 milliards d’euros de charges d’intérêt supplémentaires par an sur le stock de dette existant — et ce montant croît avec chaque nouvelle émission aux conditions dégradées.

Phase 2 : L’effet boule de neige budgétaire

La France émet environ 300 milliards d’euros de dette chaque année, entre le refinancement des obligations arrivant à échéance et le financement du déficit courant. À des taux plus élevés, le service de la dette explose mécaniquement.

Cette charge supplémentaire creuse le déficit, qui nécessite davantage d’émissions, qui dégradent encore la confiance des investisseurs, qui exigent des taux plus élevés. C’est exactement la dynamique à l’œuvre au Japon actuellement, où le budget 2026 prévoit 31 300 milliards de yens pour le service de la dette, contre 28 200 milliards l’année précédente — une hausse de 11% en un an.

Cette spirale peut s’emballer très rapidement. L’Italie et la Grèce en ont fait l’expérience lors de la crise des dettes souveraines de 2010-2012.

Phase 3 : L’arbitrage européen

La France souffre d’une vulnérabilité spécifique que le Japon ne connaît pas : la concurrence directe avec d’autres émetteurs souverains dans la même devise. Un investisseur qui doute de la France peut réallouer ses capitaux vers l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche ou la Finlande sans prendre de risque de change.

Cette substituabilité parfaite rend la France beaucoup plus exposée à une fuite des capitaux. Au Japon, un investisseur qui vend des JGB doit convertir ses yens en une autre devise s’il veut sortir complètement — ce qui implique un coût et un risque de change. En zone euro, le passage de l’OAT au Bund se fait en quelques clics, sans friction.

Phase 4 : L’intervention de la BCE — sous conditions

Face à une crise de ce type, la Banque centrale européenne dispose théoriquement d’un outil : le TPI, ou Transmission Protection Instrument, créé en 2022. Ce mécanisme permet à la BCE d’acheter des obligations d’un pays membre confronté à des « dynamiques de marché désordonnées » qui ne seraient pas justifiées par les fondamentaux.

Mais l’activation du TPI est soumise à des conditions strictes. Le pays bénéficiaire doit respecter les règles budgétaires européennes, ne pas faire l’objet d’une procédure pour déficit excessif, et mener des « politiques macroéconomiques saines ». Autrement dit, la BCE n’interviendra que si la France accepte un programme d’ajustement — ce qui implique une perte de souveraineté budgétaire de facto.

Le précédent grec reste dans toutes les mémoires : l’aide européenne s’est accompagnée de réformes structurelles douloureuses imposées de l’extérieur. La France, troisième économie de la zone euro, accepterait-elle une telle tutelle ?

Les déclencheurs potentiels

Une crise de confiance ne naît pas spontanément. Elle nécessite un catalyseur — ou une accumulation de facteurs qui finit par faire céder une digue. Plusieurs scénarios pourraient déclencher une telle séquence pour la France.

L’instabilité politique prolongée

L’absence de majorité claire à l’Assemblée nationale, les difficultés à faire voter un budget, les menaces de censure récurrentes créent un climat d’incertitude que les marchés détestent. Un blocage institutionnel durable — incapacité à gouverner, succession de gouvernements éphémères — pourrait convaincre les investisseurs que la France est devenue ingouvernable et donc incapable de redresser ses finances publiques.

Le dérapage budgétaire

Un déficit qui s’envole au-delà de 6% du PIB, des prévisions de croissance qui ne se matérialisent pas, des recettes fiscales décevantes : autant de signaux qui alerteraient les marchés sur une trajectoire de dette hors de contrôle. La crédibilité des engagements de réduction du déficit est cruciale — si les investisseurs cessent de croire aux promesses d’assainissement, ils ajustent immédiatement leurs exigences de rendement.

La dégradation de la note souveraine

Une dégradation par plusieurs agences de notation — Moody’s, S&P, Fitch — aurait un effet mécanique sur la demande. De nombreux investisseurs institutionnels ont des mandats qui leur interdisent de détenir des obligations en dessous d’un certain seuil de notation. Une dégradation en catégorie A ou en dessous déclencherait des ventes forcées, amplifiant la pression sur les taux.

La contagion depuis l’Italie

L’Italie, avec une dette à 140% du PIB et des fragilités politiques chroniques, reste le maillon faible de la zone euro. Une crise italienne se propagerait instantanément à la France, les investisseurs réévaluant le risque de l’ensemble de la périphérie européenne. Le spread français suivrait mécaniquement le spread italien à la hausse.

Un choc externe

Une récession mondiale, une nouvelle crise énergétique, un conflit majeur : tout événement qui dégraderait les perspectives économiques et creuserait automatiquement les déficits pourrait servir de déclencheur. Les finances publiques françaises, déjà tendues en temps normal, n’ont aucune marge de manœuvre pour absorber un choc significatif.

Les conséquences concrètes pour les Français

Une crise de la dette n’est pas qu’une abstraction pour économistes. Elle aurait des répercussions directes et tangibles sur la vie quotidienne et le patrimoine des Français.

La hausse des taux d’intérêt

Les taux souverains servent de référence pour l’ensemble des taux de l’économie. Une envolée des rendements des OAT se répercuterait sur les taux hypothécaires, les crédits à la consommation, les financements des entreprises. L’accès au crédit se resserrerait, freinant l’investissement et la consommation.

L’écrasement des valorisations immobilières

L’immobilier, actif à duration longue par excellence, est particulièrement sensible aux taux d’intérêt. Une hausse de 200 points de base des taux hypothécaires peut réduire de 15 à 20% la capacité d’emprunt des ménages — et donc, mécaniquement, les prix que le marché peut absorber. Les propriétaires verraient la valeur de leur patrimoine s’éroder, parfois brutalement.

Le durcissement fiscal

Un gouvernement aux abois, sommé par les marchés et par Bruxelles de redresser ses comptes, n’aurait d’autre choix que d’augmenter les impôts et de réduire les dépenses. L’histoire montre que dans ces situations, ce sont généralement les bases fiscales les moins mobiles qui trinquent : l’immobilier, le patrimoine localisé, les revenus du travail. Les plus fortunés, ceux qui ont la capacité de délocaliser leurs avoirs, s’adaptent ; les classes moyennes subissent.

Le risque — faible mais non nul — de contrôle des capitaux

En cas de crise systémique menaçant la stabilité de la zone euro, des mesures exceptionnelles ne sont pas à exclure. Le précédent chypriote de 2013 — gel des comptes bancaires, limitation des retraits, taxation des dépôts — rappelle que l’impensable peut devenir réalité quand un système financier vacille. Ce scénario reste peu probable pour la France, mais il n’est plus totalement inconcevable.

Comment se prémunir

Face à ces risques, quelles stratégies de protection peuvent mettre en œuvre les épargnants et investisseurs français ?

La diversification géographique

Détenir une partie de son patrimoine financier hors de France, hors zone euro, constitue une assurance naturelle contre un scénario de crise localisée. Les actifs libellés en dollars, en francs suisses, ou investis dans des économies moins endettées offrent une décorrélation bienvenue.

L’exposition aux actifs réels

L’or et les métaux précieux, qui ne sont la dette de personne, conservent leur pouvoir d’achat à travers les crises monétaires et souveraines. Dans un environnement où la confiance dans les signatures étatiques s’érode, la demande structurelle pour ces actifs refuges ne faiblit pas.

L’optimisation de la structure patrimoniale

Pour les patrimoines significatifs, l’anticipation est cruciale. Les restructurations patrimoniales — donations, transmissions, changements de régime fiscal — deviennent plus complexes et plus coûteuses quand un gouvernement est dos au mur. Ce qui est possible aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain.

La mobilité personnelle

Enfin, pour ceux qui en ont la possibilité, établir une résidence fiscale dans un pays à fiscalité plus prévisible et à finances publiques plus saines n’est plus un luxe de milliardaires. C’est une stratégie de gestion des risques que de plus en plus de Français patrimoniaux considèrent sérieusement.

Conclusion : le Japon comme avertissement

La crise japonaise de janvier 2026 n’est pas un événement exotique sans rapport avec notre réalité. Elle illustre, en temps réel et à grande échelle, ce qui se passe quand un marché obligataire perd confiance dans la cohérence d’une politique économique.

Le Japon, avec tous ses atouts — dette domestique, monnaie souveraine, position créditrice — peine à contenir la rébellion de ses créanciers. La France, qui ne dispose d’aucun de ces boucliers, serait infiniment plus vulnérable face à une perte de confiance similaire.

Ce constat n’est pas un appel au catastrophisme. Les crises de dette souveraine restent des événements rares, et la France conserve des atouts — une économie diversifiée, des infrastructures de qualité, une main-d’œuvre qualifiée. Mais ignorer les signaux d’alerte serait imprudent. Le Japon nous rappelle que les marchés, longtemps patients, peuvent soudainement exiger des comptes. Mieux vaut s’y préparer avant qu’ils ne le fassent.

 

Je montre dans cet article comment l’UE essaie de camoufler la situation et trouver des portes de sorties, qui sont toutes préocupantes dont une catastrophique :
Bons MeFo et Dette Européenne

Pour essayer de prévoir les échéances difficiles à venir et leur timing,
voici une premiere Analyse du risque defaut zone euro