Données de cadrage : émissions et besoins de financement 2025-2026

Zone euro — Émissions brutes 2026

 

  • Émissions brutes anticipées : 1 420 milliards € (vs 1 330 Mds € en 2025)
  • Émissions nettes : ~500 milliards € (stable vs 2025)
  • Émissions nettes-nettes (après retrait BCE) : record historique — la BCE réduira ses avoirs de ~384 Mds € en 2026
  • France + Allemagne = 50% de l’augmentation nette des émissions zone euro en 2026

France — Programme AFT 2026

 

  • Besoin de financement total : 305,7 milliards € (+8 Mds vs 2025)
  • Émissions MLT nettes de rachats : 310 milliards € (vs 300 Mds en 2025)
  • Amortissements dette MLT : 175,8 milliards € (vs 168 Mds en 2025)
  • Déficit budgétaire prévu : 124,4 milliards € (vs 130,5 Mds en 2025)
  • Rendement moyen pondéré OAT (2025) : 3,14%

Indicateurs de risque actuels

Indicateur France Italie Allemagne Seuil d’alerte
Rendement 10 ans ~3,5-3,6% ~3,4% ~2,7%
Spread vs Bund (10Y) 80-90 pb 130-150 pb réf. >100 pb (FR)
Dette/PIB (2025) ~116% ~137% ~63% >90%
Projection dette/PIB 2030 ~130% ~140% ~70%
Déficit/PIB ~6% ~3,5% ~2,5% >3%
Croissance 2025 0,7% 0,5% 0,3%
Service dette 2026 59-75 Mds € ~85 Mds € ~40 Mds €
Notation Moody’s Aa3 ↓ Baa3 Aaa
CDS 5 ans (évolution) +27% sur 1 an stable réf.
Procédure déficit excessif OUI sortie 2025 NON

Points de fragilité spécifiques à surveiller

1. Absorption du mur d’émissions

Le retrait de la BCE crée un « trou » d’absorption de ~384 milliards € en 2026. Ce montant devra être absorbé par :

  • Investisseurs domestiques (banques, assureurs, fonds de pension) — capacité limitée par les ratios prudentiels
  • Investisseurs étrangers — 55% de la base investisseurs OAT est étrangère (supérieur à Italie/Espagne), donc plus volatile
  • Rapatriement post-QE — les banques commerciales pourraient absorber une partie

Signal à surveiller : ratios bid-to-cover des adjudications AFT. Un ratio durablement <1,5 signalerait une tension sur la demande.

2. Calendrier des maturités françaises 2026

L’AFT a procédé à des rachats anticipés (43,5 Mds € de dette 2026 rachetée en 2025, 4,1 Mds € de dette 2027). Malgré cela, le mur de refinancement reste élevé avec 175,8 milliards € d’amortissements.

Points de tension calendaire :

  • Janvier 2026 : 13% du volume annuel émis traditionnellement ce mois
  • Toute adjudication syndiquée (20 ans ou Green OAT) sera un test de confiance

3. Le piège du TPI pour la France

Le Transmission Protection Instrument de la BCE est théoriquement indisponible pour la France car :

  • La France est sous procédure de déficit excessif (EDP)
  • Les critères d’éligibilité TPI excluent les pays en EDP

Cependant, la BCE dispose d’une marge de manœuvre discrétionnaire substantielle. En pratique, un spread OAT-Bund dépassant 150-200 pb forcerait probablement une intervention « créative » (réinvestissements PEPP flexibles, interprétation souple des critères).

Paradoxe central : La France est simultanément « too big to fail » (24% de l’indice obligataire euro, risque systémique) et « too undisciplined to save » (EDP, déficit structurel, blocage politique). Cette tension définira les scénarios possibles.

Scénarios et probabilités — Horizon 2026-2028

SCÉNARIO A : Absorption ordonnée Probabilité : 35-40%

Description : Le marché absorbe les émissions record sans crise majeure. Les spreads restent contenus (60-90 pb), la demande étrangère se maintient, la BCE n’intervient pas directement.

Conditions nécessaires :

  • Stabilité politique relative en France (pas de nouvelle dissolution, budget voté)
  • Croissance zone euro légèrement positive (>0,5%)
  • Pas de choc externe majeur (guerre, crise bancaire US, krach obligataire US)
  • Taux Fed et BCE stables ou en baisse modérée
  • Rapatriement des investisseurs institutionnels européens vers les souverains domestiques

Éléments favorables actuels :

  • Convergence des spreads périphériques (Italie, Espagne) — signe de confiance relative dans la zone
  • Maturité moyenne de la dette française élevée (~8,5 ans) — limite le risque de refinancement brutal
  • Taux réels encore proches de zéro — soutenabilité maintenue à court terme

Conséquences : Statu quo. La dette continue de croître mais reste « gérable ». Aucune restructuration ni intervention exceptionnelle.

SCÉNARIO B : Tension contrôlée avec intervention BCE Probabilité : 30-35%

Description : Les spreads s’écartent significativement (100-150 pb), provoquant une intervention BCE via réinvestissements PEPP flexibles ou activation du TPI sous interprétation souple. La crise est contenue mais au prix d’un aléa moral accru.

Déclencheurs possibles :

  • Nouvelle crise politique française (motion de censure réussie, démission Macron anticipée)
  • Dégradation supplémentaire par une agence majeure (passage en A)
  • Adjudication OAT difficile (bid-to-cover <1,3 sur une souche majeure)
  • Contagion depuis un autre pays (Belgique, déficit 5,5%)

Mécanisme d’intervention probable :

  • Phase 1 : Réinvestissements PEPP concentrés sur OAT (comme déjà observé en 2022 sur BTP) *voir explications bas de page
  • Phase 2 : Communication verbale BCE (« prêt à agir »)
  • Phase 3 : Si insuffisant, activation TPI avec interprétation flexible des critères EDP

Conséquences :

  • Spreads plafonnés artificiellement — signal de prix faussé
  • Pression politique sur la France pour réformes fiscales (sans garantie d’exécution)
  • Bilan BCE re-gonfle partiellement — contradiction avec le QT
  • Risque juridique (Cour constitutionnelle allemande)

SCÉNARIO C : Crise de financement et restructuration soft Probabilité : 15-20%

Description : Une adjudication échoue ou se fait à des taux prohibitifs (>5%). La France perd temporairement l’accès au marché à des conditions soutenables. Un programme de soutien ESM/Commission est négocié, avec conditionnalité légère et allongement des maturités.

Déclencheurs :

  • Combinaison de chocs : crise politique + dégradation junk par une agence + choc externe
  • Fuite des investisseurs étrangers (55% de la base) suite à un événement de confiance
  • Spreads >200 pb sans intervention BCE effective

Forme probable de la restructuration :

  • Pas de haircut nominal — politiquement impossible, destruction des bilans bancaires européens
  • Allongement forcé des maturités (« reprofiling ») — décalage des remboursements de 5-10 ans
  • Réduction des coupons sur nouvelle dette — taux administrés via ESM/EFSF
  • Conditionnalité légère — réformes structurelles négociées (retraites, dépenses publiques)

Précédent : Grèce 2012, mais version « light » adaptée au poids systémique français.

Conséquences :

  • Choc de confiance sur l’ensemble de la zone euro
  • Spreads italiens et belges en tension par contagion
  • Accélération du débat Eurobonds / mutualisation
  • Banques françaises sous pression (exposition OAT ~600 Mds €)

SCÉNARIO D : Défaut technique ou restructuration forcée Probabilité : 5-10%

Description : Un événement extrême (conflit majeur, effondrement politique, refus parlementaire de voter le budget) provoque un défaut technique ou une restructuration non négociée. Activation des CAC (Clauses d’Action Collective) sur les OAT post-2013.

Conditions (toutes improbables mais non nulles) :

  • Blocage institutionnel total — impossibilité légale d’émettre de la dette
  • BCE refuse d’intervenir (pression allemande, décision juridique)
  • Contagion bancaire empêchant le financement de marché
  • Guerre impliquant directement le territoire européen

Forme du défaut :

  • Défaut technique (retard de paiement) puis restructuration sous contrainte
  • Activation des CAC pour imposer un haircut aux détenteurs privés
  • Haircut probable : 20-40% (inférieur à Grèce 2012 mais dévastateur)

Conséquences systémiques :

  • Crise bancaire européenne (les banques françaises détiennent ~200 Mds € d’OAT)
  • Contagion immédiate Italie, Belgique, Portugal
  • Questionnement existentiel sur l’euro
  • Intervention d’urgence BCE/ESM/FMI à grande échelle

SCÉNARIO E : Sortie par économie de guerre / suspension des règles Probabilité : 5-10%

Description : Une escalade géopolitique majeure (conflit OTAN-Russie, crise Taïwan) justifie la suspension des règles budgétaires européennes, le financement monétaire direct, et potentiellement des contrôles de capitaux. La question de la dette devient secondaire face à l’urgence sécuritaire.

Mécanismes :

  • Suspension indéfinie du Pacte de Stabilité (comme 2020-2023 pour le Covid)
  • Émissions communes « défense » hors comptabilité nationale
  • BCE autorisée à financer directement les dépenses militaires (révision traités ou interprétation d’urgence)
  • Contrôles de capitaux « temporaires » pour éviter la fuite des épargnants

Parallèle historique : C’est le scénario « Mefo » — la dette devient invisible car absorbée par l’urgence collective. La question de la soutenabilité est reportée à « après la guerre ».

Indices actuels :

  • Objectif OTAN 3,5% du PIB en dépenses de défense
  • Programme allemand 500 Mds € hors Schuldenbremse
  • Rhétorique martiale croissante (Macron, Merz, UK)
  • Réarmement européen accéléré

Synthèse des probabilités

Scénario Probabilité Horizon Impact sur OAT
A — Absorption ordonnée 35-40% 2026-2028 Spreads stables 60-90 pb
B — Tension + intervention BCE 30-35% 2026-2027 Pic spreads 120-150 pb puis compression
C — Restructuration soft 15-20% 2027-2029 Spreads >200 pb, allongement maturités
D — Défaut / restructuration forcée 5-10% 2028+ Haircut 20-40%, crise systémique
E — Économie de guerre 5-10% Variable Règles suspendues, financement BCE direct

Probabilité cumulée d’un événement de crédit significatif (C+D) sur horizon 5 ans : 20-30%

Probabilité d’une intervention BCE non conventionnelle (B+C+D+E) : 55-75%


Indicateurs de surveillance (Signal Radar)

Indicateur Seuil d’alerte Seuil critique Fréquence
Spread OAT-Bund 10Y >100 pb >150 pb Quotidien
CDS France 5Y >60 pb >100 pb Hebdo
Bid-to-cover adjudications AFT <1,5 <1,2 Chaque adjudication
Rendement OAT 10Y >4% >5% Quotidien
Notation France (Moody’s/S&P/Fitch) Passage A+ Passage BBB Révisions trimestrielles
Part étrangers dans OAT <50% <40% Trimestriel (AFT)
Bilan BCE (variation mensuelle) Arrêt QT Reprise achats nets Mensuel
Communications BCE sur TPI Mention France Activation annoncée Chaque réunion

Implications pour positionnement

Exposition OAT directe : Risque asymétrique défavorable. Rendement limité à ~3,5% vs risque de perte en capital significatif en scénarios C/D. Position courte ou hedge via CDS justifié pour portefeuilles exposés.

Banques françaises : Exposition souveraine concentrée. Surveiller BNP, SocGen, Crédit Agricole. Risque de recapitalisation forcée en scénario C/D.

Actifs réels / hors zone euro : Bénéficiaires en scénarios B-E. Métaux précieux, actifs tangibles, diversification géographique restent pertinents comme couverture.

Timing expatriation : Les contrôles de capitaux (scénario E) pourraient être mis en place rapidement en cas de crise aiguë. La fenêtre de réorganisation patrimoniale se réduit si les scénarios C-E se matérialisent.

Reinvest PEPP concentrés sur OAT - explications

1) PEPP

Le PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme) est un programme d’achats d’actifs de la Banque centrale européenne.
Même après l’arrêt des achats nets, la BCE réinvestit les obligations arrivant à maturité.

2) Réinvestissements concentrés

Contrairement aux programmes standards, le PEPP autorise une allocation flexible des réinvestissements :

  • la BCE n’est pas obligée de réinvestir strictement au prorata des clés de capital,

  • elle peut surpondérer un pays si ses spreads s’écartent de façon jugée excessive.

3) OAT

Les OAT (Obligations Assimilables du Trésor) sont les obligations souveraines françaises.
Dire que les réinvestissements PEPP sont « concentrés sur OAT » signifie que la BCE oriente une part disproportionnée de ses flux de réinvestissement vers la dette française, afin de stabiliser les taux et les spreads.

4) « Comme déjà observé en 2022 sur BTP »

En 2022, lors des tensions sur la dette italienne, la BCE avait massivement réinvesti en BTP (obligations italiennes) pour :

  • contenir l’élargissement du spread BTP–Bund,

  • éviter une fragmentation financière de la zone euro.

L’expression établit donc un parallèle historique :
ce qui a été fait pour l’Italie en 2022 serait désormais appliqué à la France.

Lecture macro-financière

  • Signal implicite de soutien : la BCE considère que la hausse des spreads français n’est pas entièrement justifiée par les fondamentaux.

  • Effet technique sur les marchés : pression acheteuse artificielle → baisse des rendements OAT et resserrement du spread face au Bund.

  • Limite : ce soutien est temporaire et conditionnel ; il ne remplace pas une trajectoire budgétaire crédible.